Ce jour-là n°21

Ce jour-là, nous sommes avec Eugénie Baccot — dans le cadre de son projet Behind the burning sun, mêlant photo et littérature et dont elle nous dévoile ici les coulisses.

Photographe française née en 1984, Eugénie Baccot allie histoire et récit visuel. Après des études en histoire moderne et contemporaine, elle traverse l’Afrique de l’Est sur 25 000 km, réalisant des reportages dans une quinzaine de pays. Son travail, à la fois documentaire et narratif, exige immersion et empathie pour capturer l’intimité de ses sujets.

Exposée internationalement, elle collabore avec des écrivains et des médias (GEO, Le Monde, The Washington Post...). Lauréate de prix prestigieux (Canon Discovery IWPA 2022, bourse CNAP 2021), elle développe aussi des projets au long cours, comme The Kratt Metaphor, présenté aux Rencontres d’Arles. Membre de Women Photograph, elle vit et travaille sur la Côte d’Azur. Son projet Behing the Burning Sun, dont est issue l'image présentée ici est exposée en ce moment à Bordeaux dans le cadre du festival Itinéraire de photographes voyageurs.

Ce jour-là, je suis en Gambie pour un second séjour dans ce petit pays d’Afrique de l’Ouest enclavé dans le Sénégal. Cette image s’inscrit dans ma série Behind the Burning Sun, premier chapitre d’un travail photographique au long cours, développé comme une recherche artistique autour des liens entre photographie et littérature.
Depuis plusieurs années, j’explore une approche où les images naissent d’un dialogue avec des œuvres romanesques, inspirées par des voix majeures de la littérature mondiale. Qu’il s’agisse des écrits de Virginia Woolf, d’Alexandre Dumas, ou d’auteurs plus contemporains comme la poétesse kényane Khadija Bajaber, chaque série cherche à faire émerger une correspondance sensible entre textes et imaginaires. Ces récits visuels, à la fois métaphoriques et oniriques, se construisent comme un voyage intime, où la littérature devient un point de départ pour un récit traversé par nos imaginaires collectifs et personnels.
Pour ce projet, je me suis appuyée sur Racines, le roman d’Alex Haley publié il y a cinquante ans. Ce récit majeur retrace l’histoire de Kunta Kinteh, un jeune homme capturé en Gambie et réduit en esclavage. J’ai découvert ce livre en préparant mon séjour, et il a nourri mon imaginaire tout au long de mon travail sur place.
Mon projet s’est développé dans la durée, au fil de deux séjours pendant lesquels j’ai parcouru la côte gambienne et remonté le fleuve Gambie. J’ai marché longuement, m’imprégnant des lieux, laissant les paysages, les rencontres et les lumières faire émerger des pensées et des images. Chaque jour, je rejoignais à bicyclette la plage de Fajara en fin d’après-midi, à ce moment précis où la lumière commence à se transformer, où le soleil décline et où les ombres s’allongent.
Au nord, la plage est bordée de falaises abruptes, creusées dans des teintes d’ocre profond. Les roches, jaunes, rouges et orange, captent la lumière avec une intensité particulière, oscillant entre éclat et douceur. En descendant vers le sud, ces falaises disparaissent, laissant place à une étendue de sable fin qui s’étire jusqu’à l’horizon. Là, l’espace est plus ouvert, et la mer semble se confondre avec le ciel dans une même ligne tremblante.
Cette plage est un lieu très fréquenté, où les habitants se retrouvent pour se détendre. Certains y pratiquent le football ou la lutte mandingue, d’autres se promènent, bercés par le vent venu de l’océan. L’atmosphère y est à la fois vivante et apaisante, comme suspendue entre l’énergie des corps et la quiétude du paysage.
C’est dans ce cadre que la scène est apparue, presque par magie : un enfant vêtu d’un costume rouge s’est tenu un instant sur la plage, dans une lumière encore forte qui uniformisait les contours. Son accoutrement, d’un rouge éclatant, m’a immédiatement frappée. Plus tard, j’ai compris qu’il était lié au Kankurang, un rituel présent en Gambie et au Sénégal, associé à des fonctions de protection.
Son apparition a été brève, presque fantomatique : il s’est arrêté, a levé les bras dans un geste incertain, puis a disparu en silence, comme absorbé par la lumière et l’immensité du paysage. J’ai réalisé cette image sans préparation, dans un temps très court, à l’écart de mon processus habituel. Elle m’a longtemps semblé en décalage avec le reste de mon travail, comme si elle échappait à toute intention.

Pourtant, au fil de la recherche, cette figure s’impose comme un élément central du récit. Elle ne renvoie à personne en particulier, ni à une situation identifiable. Elle agit comme une présence mystérieuse, une silhouette qui traverse l’image et s’inscrit dans une réflexion plus large sur la mémoire, les imaginaires, et les correspondances entre le réel et la fiction. En cela, elle incarne parfaitement l’esprit de Behind the Burning Sun : un projet où la photographie devient un langage pour explorer les liens entre histoire, littérature et expérience sensible.


‍ ‍Il était là, immobile, comme un arbre planté dans le sable. 

Il ne pleurait pas, ne riait pas, il était simplement là, présent, comme une énigme vivante. 

Les autres enfants couraient, criaient, jouaient à se poursuivre, mais lui, 

il restait à l’écart, les bras légèrement écartés, comme s’il attendait quelque chose ou quelqu’un. 

Peut-être attendait-il que le vent emporte ses traces, ou que la mer, d’un coup de langue, efface son ombre. 

Il était vêtu de rouge, cette couleur qui attire les regards et les malédictions, qui protège et qui brûle. 

On aurait dit qu’il portait sur ses épaules tout le poids des légendes anciennes, 

celles que les vieux racontaient le soir, quand la nuit tombait sur les cases et que les feux s’allumaient un à un. »

Tahar Ben Jelloun L'enfant de sable

Adéquation

(le mot de Ce jour-là)

→ ADÉQUATION
/a.de.kwa.sjɔ̃/
n. f.

(du latin adæquatio, « égalisation, ajustement »)

→ Correspondance exacte entre une intention et sa réalisation, entre une idée et son expression. En art, moment où la forme épouse parfaitement le fonds, où le geste technique sert sans trahir le sens recherché.
« Une adéquation parfaite entre le sujet et le cadrage. »

(Par ext.) Harmonie entre les éléments d’une œuvre, où chaque détail semble nécessaire et aucun superflu.
« L’adéquation d’une lumière à une émotion, d’un silence à un espace. »

(Au fig.) Sentiment de justesse absolue, comme si l’œuvre — ou l’instant — ne pouvait être autre qu’il n’est.
« L’adéquation n’est pas l’absence de défauts, mais la présence d’une vérité. »

Note d’usage :
En photographie, l’adéquation se devine quand le choix d’un noir et blanc, d’un flou, ou d’une composition ne s’impose plus comme une question, mais comme une évidence. En littérature, quand le mot « juste » remplace le mot « beau ».