Ce jour-làNº 341er octobre 2026

Le plongeon
de Galata

Sous le pont de Galata, à Istanbul, Jean-Marc Caimi et Valentina Piccinni passent l’après-midi avec des garçons chassés de leurs quartiers. L’un d’eux grimpe vingt mètres au-dessus de la Corne d’Or. Puis il saute.

Une image, une histoire — par Jean-Marc Caimi & Valentina Piccinni

Un garçon plonge depuis le haut d’une structure du quai, sous le pont de Galata, vers la Corne d’Or.
© Jean-Marc Caimi & Valentina Piccinni — Istanbul, Turquie · série Güle Güle
Le récit

Le plongeon sous le pont de Galata

Ce jour-là, nous sommes tombés sur un groupe de garçons qui avaient pris possession d’un coin, dans l’un des petits espaces ouverts sous le pont de Galata. Certains étaient des tinerci, les jeunes qui sniffent de la colle, d’autres venaient de quartiers gentrifiés comme Tarlabaşı, où des familles avaient été expulsées et privées de leur vie au nom de la rénovation urbaine. Ils se retrouvaient là, au milieu de l’un des endroits les plus touristiques d’Istanbul, à fumer, à tuer le temps, à jouer les durs, à se faire un espace à eux.

Nous avons passé un moment ensemble, en échangeant des bribes d’anglais et des gestes. Cela suffisait pour se comprendre. À un moment donné, l’un des plus grands est apparu sur le toit de la structure du quai, un bloc rectangulaire recouvert de panneaux, qui s’élevait comme un petit gratte-ciel, vingt ou vingt-cinq mètres au-dessus de l’eau. Il avait dû monter en escaladant l’extérieur de la structure. Puis il a sauté.

Ce fut un saut éthéré, extraordinaire, presque chorégraphié. Son corps s’est étiré contre le ciel, suspendu une fraction de seconde avant de plonger dans la Corne d’Or.

Nous avons appuyé sur le déclencheur avant de comprendre ce que nous faisions.

« Il n’y avait que lui et l’eau, et les secondes pendant lesquelles personne ne respirait. »

Jean-Marc Caimi & Valentina Piccinni

Bien plus tard, nous penserions à un autre homme sur une autre photographie, un corps suspendu dans l’air contre une tour. Une image qui a coupé une époque de la suivante et ouvert des années de méfiance et de guerre. Nous penserions alors à un pays où la foi est déchirée et instrumentalisée pour diviser les gens, pour semer la discorde.

Mais cet après-midi-là, il n’y avait que lui et l’eau qui l’enveloppait, et les secondes pendant lesquelles personne ne respirait avant de le voir refaire surface.

Les auteurs

Jean-Marc Caimi & Valentina Piccinni

Jean-Marc Caimi et Valentina Piccinni forment un duo de photographes qui travaille ensemble depuis 2013. Leur pratique s’intéresse à l’évolution des relations entre les individus et leurs environnements culturels, sociopolitiques et naturels, avec pour thèmes récurrents la transformation et l’identité.

Alliant une approche documentaire à un langage visuel personnel, ils développent des récits à plusieurs niveaux, nourris par une présence immersive et prolongée au sein des communautés qu’ils photographient.

Leur travail a été récompensé à l’échelle internationale, notamment par le Sony World Photography Award. Ils ont exposé dans des festivals tels que la Biennale für aktuelle Fotografie, Planches Contact et Fotografia Europea, et publié six livres.

Le poème

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

[…]

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Guillaume Apollinaire — « Le Pont Mirabeau », Alcools (1913)

Le mot de ce jour-là
Apnée/ap.ne/ — n. f. (du grec apnoia, de a- privatif et pnein, « respirer »)

Suspension de la respiration, volontaire ou non. « Plonger en apnée. Tenir une minute en apnée. »

(Par ext.) Moment où l’on retient son souffle devant ce qui arrive. « Sur le quai, tout le monde était en apnée. »

(Sens profond) Temps suspendu entre l’élan et le retour, où rien n’est encore joué. « Les secondes pendant lesquelles personne ne respirait, avant de le voir refaire surface. »

Note d’usage — En photographie, on déclenche souvent en apnée : le souffle retenu immobilise le corps et l’appareil. Sous le pont de Galata, le plongeur et les photographes ont retenu leur souffle en même temps.

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