Le sel
et l’or
À Ouessant, Marguerite Bornhauser photographie une amie qui s’élance vers la mer. De retour à son atelier, elle développe le film dans l’eau salée rapportée dans une bouteille. Le sel ronge l’image ; l’héliogravure la fixe sur une feuille d’or.
Une image, une histoire — par Marguerite Bornhauser
Le sel, puis l’or
Ce jour-là, nous retrouvions la mer.
J’étais partie à Ouessant avec des amis, pour me reposer et créer ensemble, loin d’un monde qui brûle et dont les nouvelles nous parviennent chaque jour plus inquiétantes. Mon amie s’est élancée vers l’eau dans un éclat de joie, presque un défi. Au premier plan, les algues et les rochers, une nature encore là, sous nos yeux, fragile et obstinée. J’ai déclenché. Je ne cherchais pas à garder un souvenir : je voulais saisir cette joie-là, celle qu’on arrache à l’inquiétude, celle qui résiste.
Ce jour-là, j’ai rempli une petite bouteille d’eau de mer.
De retour à l’atelier, j’ai développé la pellicule noir et blanc dans cette eau. Le sel est abrasif : il ronge l’émulsion, la griffe, la tache. Ce que la mer avait offert, elle l’a aussi abîmé, comme le temps altère nos souvenirs, comme notre époque abîme ce qu’elle touche. Pourtant l’image est restée, transformée, plus proche du rêve que du document. Dans L’Eau et les Rêves, Bachelard écrit que l’imagination est la faculté « de former des images qui dépassent la réalité, qui chantent la réalité ». La mer, ici, a fait ce travail avec moi.
Il fallait alors donner un corps à cette image. J’ai choisi l’héliogravure, un procédé né au XIXe siècle, porté à maturité par Karel Klíč en 1878, et qu’Alfred Stieglitz aimait au point d’en tirer les planches de sa revue Camera Work. Aujourd’hui, aucune école n’enseigne vraiment ce savoir-faire : il se transmet de main en main, entre les rares ateliers qui le pratiquent encore dans le monde. J’ai travaillé avec Marie Levoyet, formée auprès de la maître d’art Fanny Boucher. L’image est gravée dans le cuivre, encrée, puis imprimée sur une feuille d’or.
« Le sel a rongé la pellicule. L’or, lui, ne ternira pas. »
Marguerite Bornhauser
Un instant, puis une pellicule, puis une plaque de cuivre et de l’or : la même image a traversé trois états de la matière. La lumière l’a inscrite, le sel l’a blessée, le métal l’a fixée. Et l’or, qui ne s’oxyde jamais, fait vibrer ses reflets : selon l’angle, la scène apparaît ou se dérobe, comme un mirage.
C’est tout le sens de cette série. Mirage parle d’un monde qui se réchauffe et de la manière dont on peut s’en protéger. Mais je ne crois pas que l’on se protège en détournant les yeux. Je crois qu’on se protège en continuant de regarder, et de s’émerveiller malgré tout. Camus l’a écrit mieux que personne : « Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible. »
Le sel a rongé la pellicule. L’or, lui, ne ternira pas. C’est peut-être cela, la joie : ce qui demeure quand tout le reste s’abîme.
Marguerite Bornhauser
Née en 1989, Marguerite Bornhauser vit et travaille à Paris. Après des études de lettres à la Sorbonne, elle est diplômée de l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles en 2015. Son travail éloigne l’image du document : couleurs poussées jusqu’à l’irréel, photogrammes, pellicules développées à l’eau de mer, tirages mêlés de verre peint.
[…]
Par la rivière par le fleuve
Qu'on me laisse à présent partir
La mer est proche je respire
Déjà le sel ardent
Des grandes profondeurs
Les yeux ouverts je descendrais au cœur
De la nuit tranquille
Anne Perrier — « Prière », Œuvres poétiques
Substance qui conserve et qui ronge. « Le sel attaque l’émulsion. Une eau chargée de sel. »
(Par ext.) Ce qui donne du goût et du relief à une chose. « Le sel de la vie. Le sel d’une rencontre. »
(Sens profond) Ce qui blesse et préserve d’un même geste : la trace du temps sur ce qu’on aime. « Ce que la mer avait offert, elle l’a aussi abîmé. »
Note d’usage — En photographie, tout commence par un sel : les sels d’argent, sensibles à la lumière. À Ouessant, c’est le sel de mer qui a terminé le travail — il a griffé l’émulsion, et c’est cette blessure qui fait l’image.
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