Le lac
et la sirène
Au petit matin, sur les berges du lac Kivu, Paloma Laudet rencontre Alphonse, pêcheur de sambazas qui rentre d’une nuit sur l’eau. Avant de rejoindre sa famille sur son île, il plonge et se savonne. Elle, qui cherche la trace d’une déesse-sirène, part avec lui.
Une image, une histoire — par Paloma Laudet
Ce que le lac garde
Ce jour-là, au petit matin, sur les berges du lac Kivu, au Rwanda, je rencontre Alphonse, qui rentre d’une nuit de pêche. Trois grandes barques en bois flottent côte à côte ; Alphonse et les autres membres de l’équipage les vident de leur pêche. Nous commençons à discuter pendant qu’il passe de l’une à l’autre, en équilibre sur les troncs d’eucalyptus qui les relient.
Souvent, à la tombée de la nuit, depuis les collines qui surplombent le lac, on entend au loin des sifflements. Ce sont les chants des pêcheurs de sambazas, de petites sardines d’eau douce, qui annoncent leur départ. Une fois loin des rives, dans le noir, ils déploient leurs filets et allument des lampes à pétrole. « C’est pour que les sambazas remontent à la surface. Le jour, ils restent dans les eaux profondes, mais la nuit, la lumière les attire », m’explique l’un d’eux.
Ce matin, la pêche a été maigre. Les hommes se la partagent, et Alphonse me dit qu’il va rejoindre sa famille sur l’île d’en face. Depuis quelque temps, je cherche des récits autour d’une légende : une déesse-sirène, médiatrice entre le monde des vivants et celui des ancêtres, habiterait les profondeurs du lac. Sur une île, peut-être, on m’en dira davantage. Je demande à Alphonse si je peux l’accompagner. Il accepte.
Avant d’embarquer, il plonge dans le lac et revient à la surface. Il se savonne avant de rentrer chez lui. Je le photographie. Puis je monte avec lui, et son seau de poissons, dans un bateau à moteur, parmi d’autres passagers, tous en gilet de sauvetage orange, obligatoire au Rwanda.
« La nuit, la lumière les attire. »
Un pêcheur de sambazas
Les collines s’éloignent. Vingt minutes plus tard, nous accostons dans un petit port, qui est aussi le marché. Des femmes s’affairent autour de bassines colorées remplies d’avocats, de régimes de bananes et, bien sûr, de sambazas.
Avec Alphonse, nous grimpons un petit sentier de terre jusqu’au centre du village, où se trouve son « rugo », une maison traditionnelle rwandaise en terre et en bois, où il vit avec sa femme et ses enfants. Avant même d’entrer chez lui, j’entends le « bip, bip, bip » incessant du compteur électrique, qui réclame des unités pour fonctionner. Alphonse m’explique qu’il n’a pas assez d’argent pour le recharger et qu’ils doivent vivre avec ce bruit en attendant. Ce n’est pas la priorité.
Du génocide perpétré contre les Tutsis en 1994 au contrôle de ses rives par le groupe armé M23, soutenu par le Rwanda, le lac Kivu a traversé plus de trente ans de conflits qui ont fait des millions de morts. Il est une frontière. Il est aussi ce dont dépendent, depuis des générations, ceux qui vivent sur ses rives.
Sur l’île d’Alphonse, je n’ai rien appris de la sirène. Ma quête n’a rien donné. Mais à force de revenir, c’est le lac lui-même qui est devenu le personnage de mon histoire.
Paloma Laudet
Née en 1999, Paloma Laudet est photographe indépendante, basée à Paris et membre du Collectif Item. Formée à l’EMI-CFD, elle documente d’abord les dispositifs anti-immigration érigés en Europe : son projet No Man’s Land est primé par la Bourse du Talent en 2022 et exposé à la Bibliothèque nationale de France. Depuis trois ans, elle travaille en Afrique de l’Est, pour la presse française et internationale et sur des projets plus personnels, soutenus par le CNAP et le Prix Mentor. En 2025, son travail dans les territoires de RD Congo tombés sous le contrôle du M23 est exposé à Visa pour l’Image et nommé pour le Visa d’or News.
Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges
Jeter l’ancre un seul jour ?
[…]
Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous, que le temps épargne ou qu’il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir !
Alphonse de Lamartine — « Le Lac », Méditations poétiques (1820)
Bord d’une étendue d’eau. « Les rives du lac Kivu. Passer d’une rive à l’autre. »
(Par ext.) Chacun des deux côtés qu’une eau sépare.
(Sens profond) Ce qui sépare et relie d’un même trait : l’endroit d’où l’on regarde l’autre. « Vue du lac, une frontière n’est qu’une rive de plus. »
Note d’usage — En photographie, on a le choix de rester sur des rives. Assez près pour voir, assez loin pour ne pas troubler l’eau. Mais ce matin-là, Paloma Laudet s’est débrouillée pour monter dans ce bateau.
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